1922 : La Grande Catastrophe                                                 Η Μικρασιατική Καταστροφή

Texte rédigé par les membres de Solidarité Normandie avec l’aimable relecture de Joëlle Dalègre.

Les Grecs nomment ainsi les évènements tragiques de 1922 qui mirent fin à 2 700 ans d’hellénisme en Asie mineure et bouleversèrent le développement de la Grèce moderne.

La population grecques d’Asie mineure

Depuis l’Antiquité, on compte une importante présence grecque sur les côtes de l’Asie mineure dont les cités renommées de Milet, Éphèse, Smyrne ou Halicarnasse et la région de l’Ionie.
Ce territoire constituera ensuite la région centrale de l’Empire ottoman. Mais à partir du 18ᵉ siècle, les populations grecques se développent et se renforcent à nouveau, du fait d’un certain essor économique dans la région, les Grecs assurant une forte part du commerce ottoman.


À partir de 1839 la promulgation dans l’Empire ottoman des Tanzimats (réorganisation), puis de la Constitution ottomane en 1876, constitue une période de grandes réformes. Sur quelques décennies est mise en œuvre la modernisation de l’État avec une « occidentalisation » très inégale de la société sur le territoire. Cette transformation profonde, bien qu’inachevée, de l’administration ottomane a permis aux populations arméniennes, grecques et juives d’accéder à des droits égaux à ceux des musulmans. Jusque-là en effet l’Empire reposait sur le principe de la supériorité juridique et fiscale des musulmans, même si les autres religions étaient admises. Les non-musulmans d oivent cependant continuer à payer un impôt spécial, car ils sont dispensés du service militaire puisqu’on ne leur fait pas confiance.

En 1919, les Grecs Orthodoxes constituent 20 % de la population d’Asie mineure. Ce sont 2 500 000 personnes qui vivent principalement sur les côtes de la mer Égée, les Dardanelles, la mer Noire et également en Cappadoce. À l’époque, en Ionie (Asie mineure), il y avait : 2 200 églises, 2 177 écoles avec 4 600 professeurs et 177 000 élèves.

Ils font notamment partie d’une bourgeoisie cultivée et entreprenante des côtes de la mer Égée. Ils sont actifs dans le développement du commerce maritime, de l’artisanat, de l’agriculture et de la viticulture. En 1914, 80 % des banques leur appartiennent et ils y détiennent 60 % de parts d’investissement.

À la fin du 19ᵉ siècle, le jeune et petit royaume de Grèce encore très inorganisé, en crise économique, est fortement soumis au bon vouloir des puissances étrangères et peine à subvenir aux besoins de sa population. À cette période près de 50 % de la population grecque vit hors de Grèce dont la plus large part sur les côtes d’Asie mineure (1 694 000). Les Grecs les plus riches et cultivés ne sont pas dans le Royaume de Grèce.


Se développe à partir des années 1840 l’idée d’un hellénisme dépassant les frontières du territoire grec, rassemblant toutes les communautés hellènes de l’espace anciennement byzantin, vision connue sous le nom de « Grande Idée » , qui devient l’idéal majeur de la politique grecque pour plusieurs décennies.

Arrière-plan historique


À la veille de la 1ʳᵉ guerre mondiale l’État grec possède des frontières très proches de celles d’aujourd’hui à la suite des guerres balkaniques (ne manquent que certaines îles, le Dodécanèse et la Thrace). Il vient tout juste (1913), suite aux guerres balkaniques, de stabiliser ses frontières au nord vers l’Épire et la Macédoine ; grâce à ses gains en Épire, en Macédoine et l’annexion de la Crète, il a presque doublé sa surface. En 1914, c’est une monarchie parlementaire divisée entre partisans de la monarchie, soutiens du roi Constantin 1er (d’origine danoise et russe) qui prône une neutralité bienveillante vis-à-vis de l’Allemagne et les partisans d’Elefthérios Venizélos (premier ministre) favorable à la Triple-Entente (Grande-Bretagne, France et Empire russe).


Le 3 octobre 1915, ce dernier autorise les troupes alliées, mises en déroute dans les Dardanelles, à débarquer à Thessalonique. En réaction, le roi démet Venizélos de ses fonctions, creusant ainsi le fossé entre « venizélistes » et monarchistes. Après une difficile période appelée « schisme national », le roi Constantin, chassé d’Athènes par un détachement militaire français, est amené à laisser la place à son fils et en 1917, la Grèce réunifiée sous le gouvernement Venizélos, entre de plain-pied dans la guerre aux côtés de la Triple-Entente.


Cette participation du pays dans la guerre permet à la Grèce de faire partie du camp des vainqueurs.


L’Empire Ottoman, de son côté, est f ortement atteint à la suite des guerres balkaniques, de guerres perdues contre la Russie et contre l’Italie ; le pouvoir est aux mains du « Comité Union et Progrès » soutenu par le mouvement Jeunes-Turcs. Ce mouvement initialement progressiste et réformateur, dériva en un nationalisme virulent (panturquisme) et fut l’acteur principal du génocide arménien et des nombreux massacres des minorités non turques.

n 1913, l’Empire turc se rapprocha de Berlin et la réorganisation de son armée fut confiée à l’Allemagne, tandis que Venizélos fait appel à des instructeurs et des équipements français. En 1915, la Russie envahit l’est de l’Empire turc avec l’aide de volontaires et d’insurgés arméniens. Et elle avance jusqu’à Trébizonde.

Ce fut un prétexte pris par le mouvement Jeunes-Turcs pour déplacer puis exterminer les populations arméniennes.

Le traité de Sèvres


L’Asie mineure est un des principaux objectifs du premier ministre grec E. Venizélos lors des négociations d’après guerre. Il propose la création d’un État arménien, celle d’un État arméno-pontique dans la région de Trébizonde et demande toute la côte égéenne et les îles. Les négociations sont très ardues. La Turquie n’y est pas en position de force du fait de son engagement aux côtés des Allemands et du génocide arménien et des Grecs du Pont (Pont-Euxin, c’est-à-dire la région sud de la mer Noire). Chaque puissance, avec diverses arrière-pensées économiques et territoriales présente ses demandes, mais les grandes puissances qui ont fait des promesses, parfois les mêmes, à plusieurs, ont des difficultés.

envoient des bateaux vers Antalya et également vers Smyrne ; comment les empêcher d’y débarquer alors qu’aucun soldat français ou anglais ne veut retourner au combat pour Smyrne en 1919 ? Venizélos se propose et obtient l’envoi d’un détachement grec pour théoriquement protéger les populations et maintenir l’ordre. Le 15 mai 1919, quand 20 000 soldats grecs débarquent à Smyrne, malheureusement entre 300 et 400 soldats turcs sont tués dans des affrontements. L’annonce du débarquement grec provoque d’immenses manifestations de protestation dans toute la Turquie, et contribue à fournir des partisans au mouvement nationaliste de Kemal qui, le même 15 mai, débarque à Samsun et commence son mouvement national et révolutionnaire en Anatolie.

Après de longues discussions et hésitations, les pays vainqueurs de 1918, pressés d’en finir, imposent à l’Empire ottoman le traité de Sèvres en août 1920. Venizélos, le 10 août 1920, obtient la confirmation des conquêtes de 1913 et surtout, la Thrace orientale et la possession provisoire du vilayet de Smyrne, sous réserve d’un référendum dans les cinq ans. L’Empire ottoman est par ailleurs dépecé, partagé entre les grandes puissances, l’Arménie et le Kurdistan, le sultan ne peut que signer, mais le mouvement nationaliste dont Mustafa Kemal prend la tête refuse d’accepter et d’appliquer le traité.

Comment l’y contraindre ? Une fois de plus la France et la Grande-Bretagne ne veulent pas y risquer des hommes, reste la Grèce. Dès le printemps 1920 le corps expéditionnaire grec en Ionie doit combattre contre les incursions des kémalistes et progressivement s’éloigne de ses bases pour les poursuivre. C’est la guerre.


n août 1920, les Alliés imposèrent donc une paix qu’ils savaient si précaire, qu’aucun gouvernement n’a jamais proposé à ses assemblées de ratifier le traité de Sèvres, les experts militaires européens avaient d’ailleurs déclaré le traité inapplicable.

La guerre Gréco-turque et le massacre des civils

En dépit de ses victoires, militaire et diplomatique, E. Venizélos perd les élections législatives de novembre 1920, faites après la mort accidentelle du roi Alexandre. Tout le monde savait que son échec signifierait le retour du roi Constantin qui, par ailleurs, avait fait campagne sur la fin de la guerre en Asie mineure (« une Grèce petite mais honorable »). Mais les monarchistes, une fois au pouvoir, sous couvert de maintien de l’ordre et de poursuite de l’ennemi, continuent la guerre et dépassent largement les limites de l’Ionie. L’armée est peu préparée, épuisée, mal équipée et le roi limoge 500 officiers supérieurs dont des généraux vénizélistes expérimentés, les soldats eux-mêmes sont rapidement découragés et ne comprennent pas ce qu’ils font là.

De leur côté, France, Grande-Bretagne et l’Italie vexée commencent à s’interroger et se disent que, pour l’avenir, et pour éviter que Kemal ne s’allie à Lénine, il vaut mieux laisser tomber la Grèce et fermer les yeux sur les actions des volontaires turcs. Toutes les demandes de prêts, d’armes, de munitions, voire de vivres sont rejetées. L’offensive grecque sur Ankara (en théorie, pour contraindre Kemal à la reddition en cas de défaite) décidée par le roi sans aucune préparation, en mars 1921, est un désastre. Pendant un an, d’août 1921 à août 1922, les militaires grecs restent inactifs, sans stratégie pour tenir leurs positions en cas de contre-attaque de l’armée turque. Celle-ci a donc tout le temps d’organiser sa défense. A l’été 1922, une fois de plus, l’armée grecque repart à pied vers Ankara, après un mois de combats épuisants, affamés et sans munitions, les Grecs reculent devant l’attaque menée par Mustafa Kemal le 26 août 1922. C’est la débandade, le sauve-qui-peut et chacun des camps se nourrit sur les paysans rencontrés et les massacre.


Smyrne. Le 8 septembre, les troupes d’irréguliers turcs entrent à Smyrne, les quartiers chrétiens sont pillés, le 13 septembre éclate l’incendie qui, attisé par un vent violent, des rues étroites et des maisons en bois, dure plus d’une semaine, la majeure partie de la ville est détruite. On estime que plus 30 000 chrétiens ont alors été tués. Les réfugiés en fuite, coincés entre les milices et les quais, sont voués à la mort, alors que les « alliés » sur leurs bateaux à quelques encablures des embarcadères, restent spectateurs de ce massacre. Le gouvernement grec, lui, dès le mois de juillet, prévoyant la défaite, a interdit à ses navires d’embarquer des gens qui n’auraient pas de passeport grec… Or qu’avaient les Grecs de l’Empire ? Un passeport ottoman ! En revanche, ceux des soldats qui ont pu rejoindre la côte de Cesme ont été évacués vers Chios par la marine militaire grecque.


Ainsi durant toute cette période la population grecque d’Asie mineure (comme les autres minorités non turques) fut abandonnée à son propre sort tant par les puissances occidentales que par le gouvernement du roi Constantin 1er.

Des conséquences sur le long terme pour la Grèce

Malgré son éloignement de la vie politique à cette période, Venizélos fut chargé des négociations d’un nouveau traité remplaçant celui de Sèvres, à Lausanne. Kemal y est en position de force : il a gagné, il n’y a plus d’Empire ottoman, on parle de Turquie, et aucune puissance ne peut lui imposer ses volontés. Il obtiendra la suppression de la Grande Arménie et du Kurdistan, la Grèce doit lui rendre la Thrace orientale et le vilayet de Smyrne.

Dans le traité figure une Convention d’échange obligatoire des populations grecques et turques signé le 30 janvier 1913. 1,5 million de « Rums » (des orthodoxes) contre 400 000 Turcs (en fait musulmans) de Grèce. C’est Kemal qui exige l’obligation, Venizélos parvient juste et difficilement à ce qu’en soient exemptés les Grecs de Constantinople, Imbros et Ténédos, de même que le Patriarcat, il doit accepter en échange que les musulmans de Thrace occidentale soient eux aussi exemptés. Quand le texte est signé, près d’un million de Rums ont déjà quitté le pays, c’est l’argument turc : comment admettre qu’ils puissent revenir pour trouver quoi ? Les puissances décident que cet échange est la seule « solution » pour éviter de nouveaux conflits par la suite. Elles ont voulu faire la même chose en 1948 lors de l’indépendance de l’Inde en séparant entre Inde et Pakistan les Hindouistes et les musulmans…


a Grèce de 1924 est dans une situation économique, politique et sociale catastrophique. 10 ans de guerre, des soldats qui s’ils ont survécu, ne sont jamais rentrés chez eux en 10 ans, des familles disloquées, des traumatismes indélébiles, avoir dans son pays 20 % de la population réfugiée, aucun gouvernement stable et capable de redresser la situation par miracle…

La république est proclamée en 1924 mais peu efficace. En Turquie également c’est la ruine économique, du fait des destructions de la guerre dans la région du Pont et en Asie mineure, du fait des pertes énormes en hommes actifs et à celle d’une bourgeoisie active (la guerre, les massacres des Arméniens et des Grecs)

Mustafa Kemal, devenu président du nouvel État et E. Venizélos revenu au pouvoir en 1928, sont assez intelligents pour comprendre que devant les problèmes à résoudre, il n’est pas de temps pour la guerre. Ils cherchent dès 1928 à rétablir des relations normales entre les deux États et en 1930, concluent un accord « d’amitié éternelle » : chacun reconnaît et accepte les frontières, c’est la fin de la Grande Idée. Si cette période « amicale » parvient à se prolonger jusqu’en 1952, le problème de Chypre vient, dans un cadre politique différent – Venizélos et Kémal sont morts – mettre fin aux bonnes relations, faisant des Grecs d’Istanbul les victimes de la situation en 1955 et 1964, et depuis 1974, les relations entre les deux pays oscillent entre tensions, rapprochements, tensions, promesses…

Quant aux échangés obligatoires, traités de « graines de Turcs » ou de « graines d’infidèles », dans les deux pays il ne leur est resté que la nostalgie, et jusqu’au milieu des années 1950 il leur était même interdit d’aller en voyage de l’autre côté.


Ce secteur de la mer Égée reste une zone stratégique à fortes convoitises géopolitiques auxquelles s’ajoutent actuellement des appétits liés à ses potentialités énergétiques !

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